Jeux
: un investissement rarement rentable ?
Source: lemonde.fr - Article
rédigé par Martine Picouët
Le jeu, nouveau "placement"
fétiche des Français ? Le terme est inapproprié.
Mais une chose est sûre : les Français jouent.
Ils jouent même de plus en plus. Et s'ils jouent,
c'est bien entendu pour gagner. Pourtant, si le "retour
sur investissement", le montant des gains, est potentiellement
de plus en plus élevé, le nombre d'élus,
lui, reste très limité.
Que ce soit au travers des jeux de la Française des
jeux (FDJ), du Pari mutuel urbain (PMU) ou des casinos,
près de 30 millions de personnes, soit trois Français
sur cinq en âge de jouer, ont tenté leur chance
au moins une fois à un jeu d'argent en 2004.
En
l'espace de vingt-cinq ans, les Français ont doublé
leur mise. En 2004, leurs dépenses brutes globales
se sont ainsi élevées à 34 milliards
d'euros, soit l'équivalent du produit national brut
(PNB) du Vietnam.
Lorsque
l'on déduit des sommes engagées les sommes
encaissées, c'est-à-dire ce que les joueurs
ont perdu, ce sont 8,3 milliards d'euros qui ont été
dépensés par les Français en 2004,
soit 134 euros par habitant, beaucoup plus par joueur. Les
dépenses nettes des gains ont progressé de
3,1 % par an en moyenne et hors inflation depuis 1976, contre
2 % seulement pour l'ensemble des dépenses de consommation.
Depuis
1976, date de création du Loto national, l'offre
de jeux d'argent et de hasard s'est considérablement
renforcée avec l'apparition des machines à
sous dans les casinos en 1988 puis l'arrivée, en
1991, des fameux jeux de tirage ou de grattage.
Aujourd'hui,
la part du budget consacrée par les Français
aux jeux d'argent et de hasard (0,92 %) est à peine
inférieure à celle des livres, journaux et
périodiques (1 %). Ce chiffre est légèrement
inférieur à la moyenne européenne en
terme de dépenses nettes.
Tous
les jeux d'argent et de hasard n'offrent pas les mêmes
taux de redistribution. Ainsi, si le Loto foot redistribue
70 % des enjeux aux gagnants, le taux retombe à 50
% pour l'Euro Millions (première loterie européenne
lancée par la FDJ). En 2004, celle-ci a reversé
au total 5,16 milliards d'euros aux joueurs.
Mais
c'est au niveau des paris hippiques et des casinos que le
taux de redistribution est le plus fort : 72,5 % pour le
PMU, qui a reversé 5,5 milliards d'euros et jusqu'à
85 % pour les casinos.
Pour
autant, si 55 % des joueurs disent espérer décrocher
le gros lot, selon un sondage réalisé par
TNS Sofres pour Le Pèlerin en février, les
jeux font rarement des heureux. En 2004, 581 gagnants de
la FDJ ont empoché plus de 150 000 euros de gain.
Parmi eux, 101 (92 au Loto et 9 à l'Euro Millions)
ont gagné plus de 1 million d'euros. Côté
PMU, 171 gagnants ont remporté plus de 150 000 euros
au Quinté+ et deux parieurs ont passé la barre
du million d'euros avec les Supertirelires proposées
au Quinté+.
Les
gains sont de plus en plus élevés. En témoigne
le lancement, en janvier, par le PMU du Nouveau Quinté+.
Quatre parieurs ont empoché des sommes supérieures
à 2 millions. Le record a atteint plus de 5 millions
d'euros lors du Prix de l'Arc de triomphe Lucien Barrière
le 2 octobre. Le principe d'associer une tirelire majore
encore la possibilité de gain. Quant à l'Euro
Millions, un heureux gagnant a empoché 75 millions
en septembre 2005.
Mais
ces sommes ne doivent pas faire illusion. "Les probabilités
de gains varient sensiblement selon les jeux" , explique
le mathématicien Benoît Rittaud, maître
de conférences à l'université Paris-XIII
et rédacteur en chef adjoint de la revue Tangente
.
Un
joueur à l'Euro Millions a une chance sur 76 275
360 de remporter la cagnotte. Au Loto, la probabilité
de gagner le gros lot est d'une sur 13 983 816 ! Enfin,
avec le Nouveau Quinté+ du PMU, la chance de jouer
le résultat dans l'ordre est d'une sur 1 028 160.
Des chiffres peu connus.
"On
peut difficilement comparer les jeux de tirage et de grattage
et le PMU, où les joueurs suivent de près
les entraînements et les performances des chevaux
et des jockeys, relève M. Rittaud. Il existe une
part d'aléatoire, mais si l'on connaît le milieu
on peut jouer intelligemment, même si, bien sûr,
ça ne garantit jamais de gagner. Les martingales
n'existent pas."
L'Etat,
lui, est gagnant à tous les coups. Il récupère
plus de 5 milliards d'euros en impôts et taxes. Les
deux tiers de cette somme vont directement dans ses caisses,
20 % étant reversés aux communes les
12 % restants correspondent aux prélèvements
sociaux.
La
frénésie de jeu des Français ne bénéficie
pas à tous les acteurs de ce secteur de la même
façon. "La croissance, qui est loin aujourd'hui
des progressions à deux chiffres des années
1990, est portée essentiellement par le nouveau jeu
Euro Millions, lancé par la FDJ en février
2004 , affirme Jean-Pierre Martignoni, sociologue et enseignant
à l'université Lyon-II. Sinon, les clignotants
sont au rouge et les premiers signes sont déjà
là, tous les jeux d'argent et de hasard sont concernés."
En
2004, le chiffre d'affaires de la FDJ a progressé
de 9,8 %, à 8,55 milliards d'euros, celui du PMU
de 7 %, à 7,56 milliards d'euros, alors que le "produit
brut des jeux" des casinos n'a progressé que
de 2,6 %, à 18,66 milliards d'euros.
Chez
ces derniers, certains souffrent. En 2004, la recette journalière
moyenne des casinos a chuté de 1,11 %, à 38
700 euros et près de 35 % des casinos français
ont accusé une baisse de leurs recettes. Les casinos
de Divonne ( 24 %), Evian ( 11 %), Annemasse
( 9 %), Antibes ( 6 %) ont ainsi encaissé
les effets de la réforme des casinos suisses. Ces
derniers ont été légalisés en
2000 et les Suisses passent de moins en moins la frontière
pour jouer.
En
2004, seuls 17 % des casinos français ont vu leur
produit brut des jeux augmenter de plus de 10 %. Un quart
a enregistré une progression de 0 à 5 %, et
15 % une croissance de 6 % à 10 %.
Fin
2004, on comptait 17 519 machines à sous dans les
192 casinos en activité, captant une nouvelle population,
souvent plus âgée et plus populaire.
Cette
croissance est essentiellement tirée par les machines
à sous qui représentent maintenant 93 % de
l'activité totale des casinos aux dépens des
jeux traditionnels. En quinze ans, on a assisté à
une véritable explosion des bandits manchots et à
une croissance fulgurante des dépenses dans ces machines.